
...Un gamin qui marchait vers la capitale... De ferme en ferme il se louait pour une ou
plusieurs journées, en échange du gîte et du couvert; il vendait aussi de petits articles de mercerie, boutons ou élastiques.
Qui pourrait se souvenir de Jean-Marie Valadier? Qui en a, seulement, entendu parler??
Et, pourtant, quel "cabretaïre"! et quel autre exemple de réussite!!
C'est mon second "Maître", celui qui m'a vraiment appris la pratique de la cabrette. Ami de Martin Cayla (qui m'avait recommandé auprès de lui),
Jean-Marie Valadier m'a logé et souvent nourri pendant deux ans alors que j'étais lycéen à Figeac (46)...
Et nous sommes restés amis jusqu'à son décès.
Cet homme remarquable par son talent et sa gentillesse mérite bien davantage que les quelques lignes que je vais lui consacrer; mais, je sais ce que je lui dois: il reste
présent dans mon souvenir, comme un membre de ma famille, comme mon père...
Et, dans l'inconscience de la jeunesse, je n'ai gardé aucun enregistrement de son jeu de cabrette: mais je me suis toujours fortement inspiré de ses
interprétations et de son style.
Jean-Marie Valadier est né en 1874 dans le Nord Aveyron, à Mur de Barrez ou Lacapelle-Barrez: sa mère était seule, et n'avait pour fortune
qu'une vieille masure, une carriole, un âne et une chèvre. Elle colportait, par tous les temps, de menues fournitures de mercerie, et faisait fonction de "commissionnaire" pour les habitants des
villages et des hameaux... Elle prisait, et j'ai conservé sa tabatière.
Rendez-vous compte de la situation! Bien souvent la chèvre a nourri le bébé... Il fallait être robuste pour survivre au froid, à la faim...et au regard des autres, à l'époque.
Jean-Marie Valadier fut surnommé "Bartassou" par les "bonnes gens": un bartassou est un petit buisson, et...vous avez compris que l'enfant sortait de derrière un buisson...Ouf,
on a (un peu) évolué depuis!
Tellement bien, que, sur le fascicule de mobilisation de Jean-Marie Valadier (que j'ai conservé), il est bien stipulé: Jean-Marie Valadier dit Bartassou!
Tout jeune, Jean-Marie Valadier travaille dans les "burons" (fermettes d'altitude où l'on fabrique le fromage); depuis l'âge de sept ans jusqu'à quinze ans environ.
Mais, il veut autre chose que toute cette misère, et décide d'aller à Paris pour gagner sa vie!
La vie a continué après
Martin Cayla, et Madame Cayla, secondée par les fidèles Simone et Henriette, a fait face de nombreuses années, tenant fermement les destinées de la boutique du 33 faubourg
Saint-Martin...
Mais il n'y avait plus d'élan créatif, plus d'initiative, et le "bateau" ne voguait plus que sur l'acquit...
Georges Cantournet, le neveu accordéoniste et cabretaïre, disparu lui-aussi prématurément en pleine ascension, qui aurait pu assurer la relève?
Madame Cayla faisait toujours des tournées, en été, au pays, pour vendre ses disques "Le Soleil".
Elle "embarquait" avec son chauffeur (un Cantournet évidemment) et Simone, dans sa traction noire, pour visiter les disquaires auvergnats.
J'ai toujours été reçu comme un fils chez elle à Paris, et nous nous retrouvions chaque année en Aveyron ou dans le Cantal: je vous propose ici une photographie, prise dans un restaurant de
Villecomtal (12) où, après un bon repas nous sommes réunis: Madame Cayla, Emile Gineston (à qui j'ai prêté mon accordéon pour la circonstance) et moi-même...avec quelques décennies de moins!
Et, tout s'achève, plus de tournées... Madame Cayla s'est éteinte fin Août 79, à 91 ans...
Quelques cabrettes de Martin Cayla sont au Musée des musiques populaires de Montluçon: ce sont celles qu'il m'avait procurées...
La devanture de la boutique du 33 faubourg Saint-Martin ainsi que le stock des partitions et autres instruments ou objets du magasin sont au Musée de l'accordéon à Tulle...
Il n'y aura pas d'oubli.
Martin Cayla revit aussi dans tous ces jeunes qui jouent de plus en plus et de mieux en mieux notre instrument qu'est la cabrette: Paris a pérennisé l'impulsion donnée par le Maître, et
l'école de cabrette parisienne compte beaucoup d'élèves pour lesquels les instructeurs et professeurs se dépensent sans compter ( une pensée pour l'ami Georges Soule...que les "actuels" ne m'en
veuillent pas...)
Le matériel, outres, soufflets, anches, est bien amélioré (pour les pieds c'est un peu plus difficile).
Bref, notre cabrette et notre tradition sont bien présentes et évolutives.
Je termine par ces quelques vers empruntés à Louis Boudou:
"Pour t'écouter et t'applaudir, Martin Cayla,
Notre immense pays -ce vieux Massif - est là,
Avec son coeur, son âme , et ses fleurs souveraines! "
Martin Cayla est décédé le 28 janvier 1951, victime d'une
santé à la fois chancelante et qu'il ne protégeait pas suffisamment...
Je correspondais abondamment avec lui et son épouse -par l'intermédiaire de mes parents- et j'étais invité à aller les voir à Paris; mais, à chaque fois, la maladie clouait Martin au lit, et
j'étais contraint de reporter ma visite.
En décembre 1950, bien que très fatigué, il a écrit: "que José vienne passer les fêtes chez nous"...
J'ai vécu une semaine avec ces gens charmants; en une semaine, Martin Cayla m'a "tout" appris de son jeu de cabrette, et, surtout, m'a insufflé ce désir de continuer,
de progresser, de "vivre" la cabrette: Martin Cayla a été véritablement mon Maître "spirituel !
Dans le mois, il avait disparu... Etait-ce une prémonition? il avait vraiment insisté pour que je vienne le rencontrer, et, c'était comme si on se connaissait depuis toujours: il m'avait déjà
envoyé ,au pays, quantité de cabrettes, fait éditer un article me concernant dans son journal: "Le Troubadour".
Sans m'avoir vu autrement qu'en photo et entendu ailleurs qu'au téléphone, il avait tout fait pour moi.
Il m'avait recommandé à ses amis revenus au pays, et j'ai profité (bien trop peu) de Momboisse (alors Directeur du casino de Vic-sur-Cère), Gineston, et surtout ,Jean-Marie Valladier qui
est mon second Maître.
Martin Cayla, un auvergnat passé de sa condition de berger obscur au plein soleil de la réussite, devenu un véritable emblème, le chef de
file des musiciens de la colonie auvergnate de Paris.
Tout cela sans aide, par son courage et sa ténacité, son sens aigü des "affaires", mais sans oublier d'aider les autres autour de lui, en se souvenant de ses propres débuts, dans la plus pure
simplicité.
Puis ce fut la guerre...qui décima la famille Cayla...Décès de sa mère... Plus de musique!
Martin Cayla, bien que réformé, voulut s'engager: en attendant d'être appelé, il trouva du travail...comme
cocher de corbillard aux Pompes funèbres générales!!!
Enfin appelé sous les drapeaux, il sera l'un des nombreux soldats atteints par le gaz ypérite, ce qui affaiblira encore une santé déjà bien
fragilisée.
Ensuite, ce fut la revente du "Bal du printemps", puis, après une période de repos au pays, le retour à Paris.
Martin Cayla, pressentant l'arrivée et le succès du disque, loue une boutique au 26, rue des Taillandiers: il y vendra
disques, phonos, deviendra éditeur de musique avec vente d'instruments et de partitions.
Il se fixera, définitivement, au 33 de la rue du Faubourg Saint-Martin.
Martin Cayla créa l'amicale des "Cabretaïres, viellistes et accordéonistes du Massif Central": il "plaçait" alors les musiciens sous le label "Orchestre Martin Cayla";
c'était une bourse de placement qui connaissait un réel succès.
Lui-même participait à de nombreuses manifestations.
Ainsi, Martin Cayla a été - le premier- initiateur, organisateur et fédérateur, et nos airs
traditionnels -grâce aux membres de son Amicale- étaient joués dans tous les grands et petits bals parisiens des fins de semaine.
Ainsi
se répand et se conserve la Tradition.
Martin Cayla est né le 23 juin à Sansac de Marmiesse dans le
Cantal.
Ce petit village est très proche de mon Lot natal, quelque part entre Figeac et Aurillac, juste "au-dessus" de Maurs-la jolie...
Pour y arriver,dès la sortie de Maurs, il faut grimper la fameuse côte "des Estresses" où la route est étroite et nantie d'un nombre incroyable de virages (dangereux) sur très peu de
kilomètres!
Martin était le sixième enfant des époux Cayla (au total il y eut neuf enfants: cinq garçons et quatre filles) qui
exploitaient une ferme en location.
Très tôt, Martin Cayla fut loué dans les fermes des alentours pour divers travaux ou comme berger.
A ce propos, j'ai bien connu un fils de l'un de ses employeurs:
M. Morel dit "Gustou" ou encore "Traïtou", et qui tenait l'unique bistrot-restaurant situé sur la place du village de Sansac. Ils étaient restés amis et, après le décès de M. Cayla, J'ai souvent
été invité par Madame Cayla dans ce restaurant, modeste, mais doté d'une terrasse en bois d'où l'on pouvait admirer toute la vallée.
Nous y mangions des truites et de l'aligot...et je jouais de la cabrette ou de l'accordéon: c'était de bons moments...
A force de travail et d'économies, Martin Cayla put se procurer une cabrette complète (auparavant il s'entraînait sur
l'instrument de son père lui-même joueur de cabrette, en soufflant avec la bouche!!!)
Les noces, les bals du samedi ou du dimanche, étaient nombreux...
Un fabuleux destin était en marche.
Ce fut, un jour, le départ (par le train!) pour Paris où un oncle l'hébergeait; puis les"petits boulots": charbonnier, travail dans un café-charbon, emploi dans les
laiteries...
Mais il regrettait de ne pouvoir jouer de la cabrette, faute de temps!
Le régiment écourté (pour raison de santé), c'est le 21 de la rue de Lappe, chez Garrigoux...et la rencontre avec la serveuse Marie, qui deviendra Madame Cayla...
Un autre
bal, plus moderne, plus grand, toujours rue de Lappe (chez Chambon), et toujours avec Marie! Avec, en parallèle la vente de machines à sous dans les cafés du travail comme garçon de courses
etc...Enfin, l'achat d'un grand bal au 74 de la rue du Cardinal-Lemoine: le "bal du printemps".
Ce qui illustre bien cette ténacité auvergnate pour le travail...et l'argent qui rémunère ce travail!
Non, je ne les connais
pas tous, j'en ai rencontré quelques-uns seulement...
Tous mes voeux pleins de sympathie pour toutes et tous: