
Je n'ai connu Jacques
SALAT que dans sa maisonnette de Jongues: il y occupait sa retraite en fabriquant de menus objets qu'il vendait aux gens de passage, ou à Thérondels, grosse bourgade proche.
En particulier, il fabriquait des "selles" à traire les vaches, sortes de trépieds en bois. Il tressait, aussi, quantité de paniers et de petites corbeilles, où s'entremêlaient l'osier clair et brun. C'était un artiste...
Jacques SALAT faisait, par dessus tout des anches de cabrette qu'il taillait dans le roseau; mais il conservait prudemment ses secrets de
fabrication, et , avec lui, je n'ai pu apprendre grand-chose que je ne connaisse déjà sur les anches de cabrette!
Lorsque je lui rendais visite, pour lui acheter une dizaine d'anches, on y était pour la journée: je le faisais couper , tailler, retailler, gratter, regratter, essayer et essayer
encore...et quand on atteignait le bon accord, la bonne sonorité, il me disait: "c'est que...elle va bien celle-ci! je vais la garder pour mon pied!"...
Je lui laissais le choix pour la première anche...mais pour les autres, je prenais la main!!
Et on coupait ce travail fastidieux par la pause-déjeuner, invariablement à l'auberge de Thérondel, ce qui nous donnait des forces pour la fin d'après-midi: j'étais content de revoir deux fois
l'an Jacques SALAT, et nos rencontres étaient fort sympathiques...
Sauf une seule fois: j'animais la fête de Thérondels avec ma formation; j'étais allé le chercher pour déjeuner avec l'orchestre, et il était tout heureux de venir; d'autant que je lui avais
demandé d'apporter son instrument pour en "faire une".
Le bal de l'après-midi commence: grosse affluence, des jeunes, des enchaînements, de l'ambiance; bref, Jacques n'a pu se "produire" que vers 17 heures, et il était mécontent, car il se voyait
bien jouant pendant tout le bal!
J'ai été contraint de lui expliquer (plusieurs fois) que j'étais sous contrat d'un Comité des Fêtes, etc, etc, il a fini par comprendre et ne m'en a pas voulu.
Jacques SALAT jouait bien de la cabrette, à "l'ancienne" (main gauche en bas), avec ce son si caractéristique du Haut-Aveyron. Mais, il n'entretenait pas ses instruments et, dans les
concours il n'avait pas de chance car sa cabrette l'abandonnait souvent au moment crucial: alors, il se mettait à pleurer ( il était très sensible) en disant que son pied l'avait "trahi"...Cela
durait quelques minutes, et tout repartait!
J'étais allé le voir alors qu'il était hospitalisé...Il était bouleversé dans ses habitudes et c'est peut-être cela qui lui a fait perdre un peu la tête...Puis il est parti en maison de retraite,
où il est décédé un an après...
Je sais, de source sûre, qu'il avait -au moins- une dizaine de pieds de cabrette...qui ont disparu: on aurait profité de son désarroi mental et moral pour les lui acheter...évidemment pour une
bouchée de pain.
Compliments au malhonnête qui aurait pu faire cela sans aucun remords...